Quand Descartes croise le fer
En préparant un article sur l'escrime française, je ne m'attendais pas forcément à croiser Descartes au détour d'une recherche. Et pourtant, c'est exactement ce qui s'est passé en découvrant le mémoire de Séphora Deboeuf, rédigé en juin 2018 dans le cadre d'un Master 1.
Ce travail, que je citerai en référence à la fin du texte, m'a tout de suite interpellée. Il montre que l'escrime du XVIIe siècle ne se limite pas à une histoire de lames, de postures ou de techniques : elle dialogue aussi avec une certaine idée de l'homme, de la raison et de la maitrise de soi.
Ce qui m'a plus dans cette approche, c'est qu'elle donne une autre profondeur à l'escrime. Derrière le geste précis, derrière le mouvement appris et répété, il y a aussi une façon de penser le corps, l'esprit et les émotions. Autrement dit, l'escrimeur ne travaille pas seulement son bras ou ses appuis : il travaille aussi sa manière de regarder, de décider et de se contrôler.
Au XVIIe siècle, l'escrime se situe ainsi à un endroit fascinant : entre philosophie et art du combat. Sous l'influence de la pensée cartésienne, elle devient bien plus qu'un simple apprentissage technique. Elle demande à l'escrimeur de tenir ses passions à distance, de faire confiance à sa raison et de guider son corps avec justesse. Le regard, la mémoire et le jugement deviennent alors essentiels : il faut observer l'adversaire, comprendre ses intentions, anticiper son action et choisir la bonne réponse au bon moment.
Ce que je retiens surtout : dans les traités d'escrime du XVIIe siècle, combattre ne signifie pas seulement savoir manier une arme. C'est aussi apprendre à former son esprit, à canaliser ses émotions et à utiliser son regard comme un outils d'analyse.
Cette idée fait écho au Traité des passions de René Descartes, où les passions ne sont pas simplement subies : elles peuvent être apprivoisées par l'exercice et par l'habitude. C'est une idée que l'on retrouve chez Charles Besnard, Maître d'Armes, dans son traité, Le Maître d'Armes Libéral. Pour lui, l'escrimeur doit apprendre à ne pas se laisser envahir par la peur, la colère ou l'émotion au moment du combat.
C'est là que l'entraînement prend tout son sens. Dans une situation réelle, la technique seule ne suffit pas toujours : les réactions instinctives peuvent reprendre le dessus. Répéter les gestes, travailler les enchainements, apprendre à rester lucide, tout cela permet peu à peu de transformer une réaction spontanée en action maîtrisée. Jean de Labat, Maître d'Armes, va dans le même sens lorsqu'il insiste sur l'équilibre entre le corps et l'esprit. Il met notamment en garde trois passions dangereuses pour l'escrimeur : la colère, le mépris et la crainte.
J'aime beaucoup cette idée d'une escrime où l'on apprend autant à voir qu'à agir. L'expérience, la mémoire et l'intelligence permettent de dépasser les réactions immédiates pour répondre avec précision. La répétition crée des habitudes : le corps devient plus rapide, mais il reste guidé par l'esprit. Et le regard joue un rôle central. l'oeil observe l'adversaire, repère ses habitudes, ses faiblesses, ses intentions. Chez André Wernesson de Liancour, Maître d'Armes, comme chez Jean de Labat, le regard guide la main et le corps. Il devient un instrument de raisonnement, d'anticipation et de décision. C'est sans doute ce qui rend cette lecture de l'escrime si interessante : elle montre un art du combat où la maîtrise des passions, la raison et la précision du regard avancent ensemble.
Finalement, cette plongée dans l'escrime du XVIIe siècle rappelle que cet art ne se résume jamais à la vitesse d'une lame ou à la beauté d'un geste. Il parle aussi de patience, d'attention, de maîtrise et de présence de soi. Et cette réflexion pourrait se prolonger bien au-delà de l’Europe : du côté de l'escrime chinoise, notamment autour du jian, l'épée droite à double tranchant, on retrouve cette même idée d'un art où la technique ne vaut que si elle s'accorde avec l'esprit. Il me semble que dans les arts martiaux chinois, le geste cherche souvent l'équilibre, la fluidité et l'harmonie entre le corps, le souffle et l'intention. Une autre manière peut-être, de poser la même question : comment faire de l'arme non pas seulement un instrument de combat, mais un chemin vers plus de justesse, de conscience et de maîtrise intérieure ?